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La culture depuis Saturne

La culture depuis Saturne

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Le Dracula de Mark Gatiss

Le Dracula de Mark Gatiss

C’est avec le livre illustré pour enfants « Les Vampires » de Colin et Jacqui Hawkins que j’ai découvert ces créatures fantastiques alors que j’avais peut-être 5 ou 6 ans. Ce qui allait me fasciner relevait de créatures macabres et solitaires, d’aristocrates dépravés et décadents, outrageusement sexualisées, revêtant tous les tabous et craintes liées au sexe comme l’homosexualité (thématique affirmée dans les écrits d’Anne Rice), les maladies vénériennes, le viol, la domination et la toxicité d’une certaine masculinité. J’ai lu, un peu plus tard, « Dracula » de Bram Stoker, puis « Lestat le vampire » d’Anne Rice, j’ai regardé « Entretien avec un vampire » de Neil Jordan, « Nosferatu » de Murnau, le « Dracula » de Tod Browning, de Badham, de Coppola, de Terence Fisher. C’est grâce au vampire que j’ai développé un amour du cinéma d’horreur, que j’ai découvert le cinéma d’Universal des années 30 et notamment les chefs-d’œuvre de James Whale (« Frankenstein », « L’homme invisible » et « La fiancée de Frankenstein »), le cinéma de la Hammer des années 60 avec notamment sa merveilleuse saga sur Frankenstein avec Peter Cushing, le cinéma adaptant Poe et Lovecraft de Roger Corman avec notamment le formidable « The fall of the house of Usher », le cinéma de John Carpenter, de Romero, « The Texas Chainsaw Massacre » de Tobe Hooper… C’est grâce au vampire que j’ai découvert des acteurs de talent qui ont choisis de s’épanouir dans ces films d’exploitation souvent grotesques, parfois ridicules et notamment le légendaire trio Peter Cushing, Christopher Lee et Vincent Price.

 

D’après le documentaire « A History of Horror » écrit et narré par Mark Gatiss, ce dernier a affirmé son amour pour le genre grâce à un livre illustré sur l’histoire du cinéma d’horreur reçu en cadeau de noël à ses 8 ans, il regardait avec passion tous ces vieux films d’horreur qui passaient à la télévision, des programmations d’Universal Monsters suivis des films colorisés de la Hammer, il regarda « Freaks » de Tod Browning, « House of Wax » de André de Toth, « Psycho » d’Alfred Hitchcock… Et les trois acteurs cités plus haut devinrent ses héros.

Mark Gatiss se fait connaître à la fin des années 90 avec la série comique de la BBC « The League of Gentlemen » qu’il écrit, il crée en 2008 la mini série d’anthologie horrifique « Crooked House », il crée en 2010 avec Steven Moffat la série populaire « Sherlock », et c’est en 2020, encore en compagnie de Steven Moffat, que Mark Gatiss se frotte finalement et sans détour à l’un des monstres les plus populaires du cinéma d’horreur : « Dracula », basé sur le roman de Bram Stoker, en série de trois films pour la BBC et Netflix.

 

Nous suivons la trame du roman de Bram Stoker, en tous les cas sa trame essentielle soit le clerc de notaire Jonathan Harker dépêché en Transylvanie auprès de Dracula pour que celui-ci finalise l’achat d’une abbaye en Angleterre, Harker prisonnier mais parvenant néanmoins à s’enfuir, Dracula gagnant l’Angleterre grâce au voilier le Demeter, Dracula en Angleterre traqué par Van Helsing et traquant la jeune Lucy Westenra. Si cette trame a souvent été adaptée au cinéma avec plus ou moins de fidélité et de succès, Mark Gatiss s’intéresse à ce que l’on a peu vu soit, par exemple, l’aspect labyrinthique du château de Dracula dans le premier épisode. Le deuxième épisode est quant à lui entièrement consacré au Demeter, épisode qui tient en peu de lignes dans le roman de Stoker et peu d’images dans les multiples adaptations. Le troisième et dernier épisode suit Dracula dans une Angleterre contemporaine.

Si dans le roman de Stoker, Dracula tient un rôle largement secondaire, n’apparaissant qu’avec immense parcimonie, Mark Gatiss choisit d’en faire le personnage principal et réceptacle de toutes les adaptations qui ont pu précéder, Dracula devient le jeu de piste rêvé pour tous les amateurs du genre : le château d’Orava, par exemple, où a eu lieu le tournage pour le château de Dracula, est également le lieu de tournage choisit par Murnau pour son « Nosferatu » ; également des répliques empruntées à Bela Lugosi (« Je ne bois jamais… de vin », « Ce sont les enfants de la nuit, quelle musique ils font ») ; la mention « AD 072 » sur la porte d’une chambre comme le film de la Hammer « Dracula A.D. 1972 » ; un Dracula émerveillé devant la télévision où il peut admirer le soleil à l’instar de Brad Pitt dans « Entretien avec un vampire » qui revoit le soleil au cinéma devant « Superman » ou encore Van Helsing courant sur une table pour aller arracher de longs rideaux et laisser ainsi passer le soleil comme cela se passe à la fin de « Horror of Dracula » de Terence Fisher en 1958.

 

Ainsi le Dracula de Mark Gatiss déborde de références et tente de tirer le maximum du personnage sans aucune mesure, s’autorisant heureusement le grotesque et les aplats artificiels de couleur rouge à l’instar des films de la Hammer que Gatiss aime tant où les chauves souris en plastique laissent voir les fils du marionnettiste, jouant avec les règles que chaque adaptation s’amuse à réinventer : le pieu dans le cœur, l’allergie à l’ail et aux crucifix, parfois à l’argent, au soleil, l’absence de reflet dans le miroir, sa capacité à se transformer en loup ou en chauve-souris… autant de règles changeantes que l’on distribue pour que la partie puisse se jouer. Et si Mark Gatiss distribue bien les cartes choisies, il a l’originalité et la poésie de finalement les reprendre en fin de partie, débarrassant et affranchissant Dracula du mythe et des légendes pour qu’il ne reste qu’un homme fasse au soleil, comme un masque que l’on retire, un salut au public.

Car le Dracula de Mark Gatiss joue un rôle, c'est un acteur qui boit le sang de ses personnages, il en apprend la langue, il en possède les souvenirs, les tics de langage. "On est ce que l'on mange", "le sang ce sont des vies" et non, comme le souligne Van Helsing, "le sang c'est la vie" pour bien marquer la différence entre un besoin primaire et une nourriture spirituelle ; le huis-clos sur le Demeter dont on apprend que chaque personne a été sélectionnée par Dracula comme autant de rôles intéressants qu'un acteur pourrait se mettre sous le coude. Et ce besoin de jouer un rôle souligne que sous le masque il n'y a rien, une solitude monstrueuse qui apparait finalement en plein jour, exposée sans plus rien à jouer que soi-même. C'est finalement là que réside, pour moi, toute la beauté de ce nouveau Dracula, à l'instant le plus décrié par les critiques, cet instant où on ne joue plus, où cet homme enfin déconstruit et débarrassé de sa légende avance lentement dans la lumière pour contempler le soleil et ainsi se regarder disparaitre.